Le but de cet article n’est
pas de dénoncer une nouvelle fois le manque de moyen en personnel
dans les établissements assurant l'hébergement de publics à
autonomie réduite et/ou santé déficiente, mais plutôt de démontrer
qu’à trop se compliquer la vie, on accentue ce
phénomène.
On entend par « protocoles d'hygiène
» toutes les procédures de nettoyage et désinfection des surfaces
et de l'air. Ils sont sensés décrire « comment faire quoi, et avec
quoi ».
Les fournisseurs de produits
d'entretien et de désinfection abreuvent depuis longtemps
leurs clients de belles affiches et documents variés illustrant et
expliquant, par exemple, comment nettoyer et désinfecter une
chambre médicalisée, avec bien évidemment leurs produits « à eux
».
Lors de récentes interventions dans
des maisons de retraite et établissements d'accueil ayant une
section médicalisée, quelle ne fut pas ma surprise, en 2010, de
constater:
- Qu'en un endroit, les
protocoles d'un fournisseur « X » étaient appliqués avec les
produits d'un fournisseur « Y », avec pour conséquence
principale que la solution détergente/désinfectante séchait trop
rapidement pour être efficace;
- Qu'ici, alors
que le directeur pestait à juste titre contre les traces de lavages
persistantes au sol, « qui en plus colle sous les pieds », les ASH
(Agents de Service Hospitalier) « rinçaient de temps en temps
le sol à l'eau claire et bien chaude, mais en cachette
»;
- Que là, l'absence d'un cadre
hygiéniste pour les diriger n'empêchait pas les ASH de faire un
travail que bonne qualité (avec des protocoles de bric et de broc,
certes, mais surtout avec de la logique, issue de l'expérience
acquise par les éléments les plus anciens dans la
fonction);
- Qu'ailleurs, les protocoles
que les ASH n'arrivent pas à respecter par manque de temps et de
matériel, avaient été rédigés et validés par des personnes qui
n'avaient jamais mis les pieds dans l'établissement, mais qui «
sont compétentes grâce à leurs diplômes »;
Que là-bas, on « cachait » des
balais classiques, ou on empruntait « celui de la collègue qui
nettoie les bureaux », « pour balayer les escaliers et de temps en
temps le réfectoire quand il est trop sale »,
Pourquoi ces situations, bien plus
courantes qu'on ne l'imagine?
Partout, la référence en matière de
protocoles d'hygiène sont les brochures des C.CLIN (Centre de
Coordination de Lutte Contre Les Infections Nosocomiales).
Citons par exemple et entr'autres, la publication en ligne du
C.CLIN Ouest. « Hygiène des structures d’hébergement
pour personnes âgées », 2002 », et la brochure « Entretien des
locaux dans les établissements de soins », C.CCLIN Sud Ouest, 1998,
C.CLIN Ouest, "Hygiène de la restauration", 2001.
Parlons-en:
Premier constat : En
matière de techniques de nettoyage et désinfection, ces brochures
compilent des extraits choisis d'ouvrages bien connus dans le monde
professionnel de la propreté. Rien de bien sorcier ou nouveau,
donc;
Deuxième constat : Les
comités de rédaction sont très majoritairement constitués
d'infirmier(e)s, hygiénistes, médecins et d'une écrasante minorité
des représentants des ASH, ceux qui sont chargés de mettre en
œuvre les protocoles, « sur le terrain »;
Troisième constat : On y
lit des recommandations, des préconisations, et des interdictions.
Exemples:
- «A supprimer : balais et
balayettes en fibres naturelles et manche en bois.
- A supprimer: éponges,
serpillères.
- En présence de divers débris,
on peut utiliser la raclette.
- A éviter: grattoirs, tampons
abrasifs.
- Balayage à sec interdit :
arrêté du 26 juin 1974 réglementation des conditions
d’hygiène relative à la préparation, la conservation, la
distribution et la vente des plats cuisinés à l’avance,
Ministère de l’agriculture, J.O. du 16 juillet 1974,
7397-7399»....
Dans l'esprit, que du bon sens,
pourrait-on dire. Mais où cela conduit-il concrètement? Prenons
comme premier exemple le balayage des sols des escaliers et du
réfectoire.
Même là où des sols carrelés à
joints larges et profonds rendent inappropriée cette technique de
balayage humide, il faut utiliser systématiquement et
impérativement un balais trapèze avec gaze à usage
unique...
D'où des situations ubuesques quand
le sol d'un réfectoire est jonché de miettes de pain ou de gâteau :
Les ASH passent un temps fou à les ramasser, à sec, avec une
minuscule balayette ou une micro raclette, avant de repasser avec
un balais trapèze...
Idem lorsque des escaliers sont
plein de terre ou de déchets: Beaucoup de temps passé, le dos
courbé, à balayer avec une balayette de jeu pour enfant ou une
raclette de nain, toujours à sec, avant de s'enquiquiner (il n'y a
pas d'autres mots!) à passer ensuite, mal, un balais
trapèze.
Considérons comme deuxième exemple
les systèmes de « balayage au mouillé », préconisés par certains
fournisseurs, et largement adoptés par tous ceux qui se laissent
séduire par l'argument de « rentabilité ». Pensez donc! Balayer et
laver en une seule opération, quel gain de temps! On en oublie
d'ailleurs les commandements du C.CLIN, qui édicte « Lavage
toujours précédé du balayage ». Voire... Ce que l'on constate là où
l'on fait ainsi, c'est que les sols sont marqués par des traces de
franges, et que bien des coins et recoins sont chargés en poussière
et particules. Quelle prise en compte remarquable de
l'hygiène!
Que déduire de ces
considérations?
D'abord, que ceux qui ont autorité
sur les ASH ont parfois bien du mal à se mettre à leur
portée. A l'heure des « projets d'établissements » et autres «
guides de bonnes pratiques d'hygiène », j'affirme que c'est
incongru.
Ensuite, que les diplômes et les
statuts, quand bien même fussent-ils d'hygiéniste, ne donnent pas «
par défaut » des compétences en manipulation de balais et lavettes.
Par contre, cette compétence ne fait pas obstacle à la bonne
compréhension d'un protocole et de fiches techniques de produits. A
cet effet, je prends plaisir à écrire qu'à l'issue d'une formation
en « hygiène et connaissance des produits », ce sont des stagiaires
ASH qui ont décelé les incohérences entre le protocole qu'on leur
demandait d'appliquer et les indications des fiches techniques des
produits utilisés!
Enfin, les fournisseurs savent
profiter de cette situation « d'incompétence de terrain » pour «
informer » les acheteurs et leur vendre matériels et produits,
généralement chers mais « aux normes HACCP » (rions ensemble). Les
« partenariats » avec leurs fournisseurs, évoqués par certains
acheteurs, me laissent parfois très dubitatifs. Des
exemples?
- Des chariots en parfait état
mis au rebut pour laisser place à une « nouveauté » très chère, pas
plus légère ou maniable, qui n'avait pourtant pas séduit les
ASH
- Une ligne de produits haut de
gamme « pour remplacer l'eau de Javel, interdite » (ce qui est
totalement faux. D'ailleurs les CCLIN la citent à plusieurs
reprises)
- Et cette cadre hygiéniste
d'avouer son incompétence en connaissance des produits d'hygiène,
et qui s'en remet « totalement » à son fournisseur...
Bon, maintenant que j'ai bien
égratigné les C.CLIN, quelques directeurs ou cadres hygiénistes
autocrates et des commerciaux peu scrupuleux, qu'ai-je à proposer
pour améliorer la situation « sur le terrain »?
D'abord une relecture « par le petit
bout de lorgnette » des publications des C.CLIN, et une adaptation
du balayage « classique »:
Pour ne pas utiliser de « balais et
balayettes en fibres naturelles et manche en bois », il n'y a qu'a
utiliser des balais de cuisine, en fibres synthétiques
décontaminables, avec manche en aluminium;
Pour respecter l'obligation
(logique) de pratiquer exclusivement du « balayage humide », il
s'agit d'humidifier régulièrement ces fibres avec un vaporisateur
manuel rempli d'une solution désinfectante.
La technique est simple: L'ASH
humidifie régulièrement les fibres du balais redressé à hauteur de
la taille (puisque les fibres sont toujours humides, il n'y a pas
de risques de dissémination);
Au sol, le balais est manipulé par
petits mouvements, avec le minimum de
décollements;
Le vaporisateur sert aussi à
maintenir humide les balayures poussées au sol.
Il faut quelques minutes de
démonstration pour que les ASH adoptent cette technique, peu
déroutante et très « rentable » en terme de qualité et de
temps.
Il n'est pas question de la
généraliser à l'ensemble des locaux, mais partout là où le balayage
avec balais trapèze fait perdre du temps (et de la qualité,
quoiqu'on en dise), elle peut être utilisée, dans le respect des
préconisations des C.CLIN et des bonnes pratiques d'hygiène:
Escaliers, salles de bains exiguës avec carrelage
antidérapant, zones sales de réfectoires...
Passons au lavage des
sols.
Un des inconvénient des protocoles
prévoyant seulement l'alternance de deux détergents dont un
désinfectant, est que les sols s'encrassent forcément, avec
l'accumulation d'un film résiduel gras, faisant ressortir traces de
franges et de pas.
Il faudrait impérativement, et en
toute logique, prévoir des lavages périodiques avec un détergent
acide désincrustant, et des rinçages à l'eau
claire.
Mais qu'il est dur de faire
comprendre ça à des chefs qui estiment « n'avoir pas besoin de la
formation destinée aux ASH »!
Il se trouve que ces techniques
figurent sur les protocoles d'hygiène élaborés en commun avec les
ASH, en validation d'une formation tenue pour une maison de
retraite publique. Et ces protocoles ont reçu l'approbation de la
direction, de la responsable des achats et de l'infirmière en chef,
qui ont beaucoup apprécié de suivre le module de formation sur la
connaissance des produits.
Comme quoi, quand on sait raison
garder, on peut satisfaire tout le monde avec un minimum d'analyse
et d'esprit pratique, ce dont ne manquent pas beaucoup
d'ASH.
En ce qui concerne les produits, je
préconise à mes clients une politique de mise en concurrence par
les critères techniques, et non plus par les dénominations d'usage.
Cela revient à solliciter des offres pour, par exemple:
- X litres d'un détergent
neutre non odorant, avec tensio-actifs anioniques, non ioniques et
amphotères, à dilution d'utilisation de 1 à 2%;
- X bidons d'un litre de
récurant crème sanitaire à PH 9 avec séquestrant;
- X litres d'un
détergent-désinfectant sans tensioactifs cationiques et agents de
blanchiment chlorés (ou oxygénés), à dilution d'utilisation de 1 à
5%;
- X litres d'un antitartre à PH
4 à utiliser pur
- X litre d'un
détartrant à PH 2 à utiliser pur
- etc.
Nul doute que les fournisseurs sont
ainsi obligés de jouer cartes sur table et proposeront peut-être un
jour (et enfin!), des «détergents génériques », comme il existe des
médicaments du même tonneau chez les pharmaciens.
J'arrête là mon propos, mais vous
aurez compris qu'il y a en encore beaucoup à dire (dénoncer?) sur
le partage des compétences et des connaissances dans les
établissements d'accueil, médicalisés ou non, car c'est bien de
cela dont il s'agit, en fait.
Ce n'est aucunement un handicap,
pour une maison de retraite, que les ASH sachent analyser un
protocole d'hygiène et comprendre le contenu d'une fiche technique
produit, au contraire même, non?
Pierre Falgayrac
www.hyform.com